« Omnes vulnerant, ultima necat » : Toutes blessent, la dernière tue …Chronique d’une mort (in)évitable

« Omnes vulnerant, ultima necat » : Toutes blessent, la dernière tue …

mort

Dans notre profession de médecin, nous sommes régulièrement confrontés à la mort d’un patient. Il s’agit à chaque fois, d’une expérience sensible, pénible et à laquelle on ne s’habitue jamais.

L’une des rencontres avec la grande faucheuse la plus douloureuse que j’ai vécu a été le décès d’un patient qui m’a meurtri à jamais dans ma chair car il s’agissait du frère à ma mère : mon oncle.

Il avait été opéré du cœur, un pontage coronarien si je ne m’abuse, une intervention qui consiste à re-perméabiliser un ou plusieurs vaisseaux sanguins du cœur qui avaient été bouchés par une plaque d’athérome (cholestérol). Deux de ses vaisseaux avaient été diagnostiqués obstrués depuis quelques années. La perspective d’une mort subite l’avait poussé à accepter de finalement subir ce pontage coronarien.

L’intervention s’est déroulée dans le service de chirurgie cardio-vasculaire d’un hôpital de Dakar. Quelques jours plus tard, je suis passé le voir à l’hôpital mais je l’ai trouvé très pâle !!! Je reconnais qu’à ce moment, une petite alerte s’est déclenchée en moi.

J’ai essayé de rassurer ma mère qui s’était aussi rendu compte de cette anémie manifeste. Le soir même, j’ai appelé une amie cardiologue qui travaillait dans le même service pour lui parler de cette anémie. A ma femme, j’ai secrètement confié que de par mon expérience, je savais que mon oncle n’allait pas se relever de son intervention, je ne croyais pas si bien dire.

Deux jours après, vers 20h, en rentrant du boulot, ma mère m’a appelé pour me faire part à nouveau de son inquiétude car elle était retourné le voir et l’avait trouvé encore plus pâle et s’essoufflant au moindre effort. Je suis donc retourné à son chevet ayant un mauvais pressentiment.

Arrivé sur place vers 21h, je l’ai trouvé vraiment très mal en point, pâle comme un linge !!!! Il venait de terminer son dîner et quelques minutes après, il vomissait tout ce qu’il venait de manger, dans une grande mare de sang !

J’ai appelé l’infirmier de garde qui était très motivé et très disponible. Nous l’avons donc nettoyé et changé ses habits. Sa tension artérielle prise était très basse : 8/5 avec un pouls très rapide : 128 battements par minutes. Ces chiffres étaient le témoin d’un déséquilibre hémodynamique important et devant ce vomissement de sang, j’ai conclus à une probable hémorragie interne. Il fallait absolument faire quelque chose sinon, le pire allait arriver.

J’ai donc fait appeler le médecin de garde mais il était au bloc chirurgical en train d’opérer ! J’ai demandé à ce qu’on lui donne de l’oxygène pour mieux respirer en attendant mais il n’y en avait pas en secteur d’hospitalisation et ce malgré la tuyauterie installée à cet effet !!

J’ai enfin demandé à ce qu’on le transfère au rez-de-chaussée où il pourrait être oxygéné mais le brancardier, le seul brancardier de garde, n’était non plus pas disponible, étant à l’autre bout de l’hôpital à brancarder un autre patient !!!

Avec l’aide de l’infirmier, nous avons voulu le déplacer nous même mais, il était incapable de faire le moindre pas tellement il était faible et essoufflé !!! Le mettre en position debout était même dangereux et pouvait désamorcer son cœur.

J’ai quand même demandé à ce que le médecin de garde soit prévenu, l’infirmier est venu placer une perfusion de macromolécules qui a permit de faire remonter la tension artérielle à 10/8 et le pouls à 110. Un des 2 médecins de garde est donc sortit du bloc opératoire pour l’examiner et a conclus à un probable ulcère hémorragique, une ordonnance d’anti-ulcéreux lui avait déjà prescrite quelques jours auparavant.

Ce diagnostic ne m’avait pas convaincu mais, dans tous les cas, il y avait un saignement interne et la seule solution était de rouvrir pour aller arrêter ce saignement. Le bloc opératoire étant occupé, il fallait tout juste attendre le retour du brancardier et attendre que le bloc se libère.

A un moment, j’ai voulu sortir pour aller trouver une hypothétique solution mais mon oncle m’a tranquillement demandé de rester auprès de lui.

A cet instant, j’ai compris, et lui aussi sans doute, que la partie était finie pour lui et que ce n’était plus qu’une question d’heures. Avoir une hémorragie interne, être dans un lit d’hôpital sans oxygène, sans possibilité d’être déplacé et sans chirurgien disponible : impossible d’y survivre.

La tension reprise par l’infirmier avait encore chuté à 7/4, le pouls était filant, sa respiration devenait de plus en plus rapide et superficielle mais le plus inquiétant était sa main : elle était devenue froide, glaciale !

Nous sommes donc restés là, tous les 2, à nous regarder, moi formulant intérieurement des versets du Coran pour son salut, lui psalmodiant sûrement aussi et imperceptiblement des verset, tous les deux, convaincus que sa dernière heure était arrivée !

La chambre était froide, étrange, l’atmosphère lourde ! Manifestement, l’ange de la mort était arrivé !

Dans ses yeux, au début, on pouvait y lire une certaine panique, mais, peu à peu, on y lisait plus que du calme, de la sérénité : il était prêt à partir.

A 22h, sa respiration a commencé à ralentir pour se transformer peu à peu en de brèves et inefficaces inspirations pour enfin se terminer par une longue et dernière inspiration finale…..à 22h30. C’était fini !!!!

Le médecin (après la mort) de garde est sorti du bloc opératoire 10mn après pour constater le décès.

Le brancardier de garde est aussi venu quelques heures après pour transporter son corps à la morgue de l’hôpital.

Le souvenir douloureux de la mort de mon oncle lui, restera à jamais, gravé dans ma mémoire. L

« Omnes vulnerant, ultima necat »: Toutes [les heures] blessent, la dernière [heure] tue …

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